Élève de l’école primaire publique d’Aigueperse, tous les jours je passais sous le beffroi pour pénétrer dans la cour de l’hôtel de ville, puis avec les autres élèves et notre maître, nous montions en rang dans notre classe du premier étage de l’aile Nord de ce grand bâtiment qu’était autrefois le couvent des ursulines. À la récréation, nos jeux se déroulaient sous les vieux marronniers et j’apercevais, au sommet du beffroi, ces étranges jacquemarts habillés comme certains saints des statues de l’église Notre-Dame. De son piédestal, la grande statue en marbre blanc du chancelier Michel de l’Hospital semblait aussi nous surveiller.

Ainsi, dès mon enfance, Michel de l’Hospital et les jacquemarts me furent familiers. Mais, si nous pouvions jouer près de la statue du chancelier, il était impossible d’approcher de ces jacquemarts, perchés dans leur campanile, près des trois cloches. J’aurais aussi aimé y découvrir le mécanisme de l’horloge, car j’avais l’habitude de voir des mouvements d’horloges de toutes sortes dans le magasin d’horlogerie de mes parents, place du Marché. Pour actionner de si grandes aiguilles équipant les deux cadrans du beffroi et commander de tels jacquemarts pour les sonneries des heures, des quarts et des demis, j’imaginais que le mécanisme devait constituer une bien grosse machinerie.

Les mystères du mécanisme de l’horloge et des jacquemarts

Mais, à cette époque, l’horloge ne marchait plus et les jacquemarts restaient immobiles. Qui pourrait leur redonner vie ? Tout cela était bien mystérieux… d’autant que je n’avais jamais vu quiconque pénétrer dans ce beffroi… Ces jacquemarts vivaient-ils en autonomie au-dessus des toits de la ville ?

Ayant depuis longtemps quitté Aigueperse, les mystères de ce beffroi restèrent enfouis dans ma mémoire, espérant pourtant qu’un jour je pourrais les percer.

En 2007, Jean-Pierre Marliac, alors président de l’ACAE, me proposa de travailler sur l’histoire des horlogers à Aigueperse sur la base de la documentation rassemblée sur cette profession pour la grande exposition 100 ans de commerces et d’industrie à Aigueperse. Au cours de ce long travail d’enquête, peu à peu réapparurent dans mon esprit les questions concernant les jacquemarts et leur horloge… Pourtant, ce n’est qu’à l’occasion du récent salon multi-collections que je me décidais à demander à Olivier Paradis de me faciliter la visite de ce mystérieux beffroi par ailleurs fermé au public. A titre exceptionnel, la mairie autorisa l’entrée et rendez-vous fut fixé au samedi 16 juin 2018, à 11h, lors de ma venue pour participer aux festivités du 40ème anniversaire de l’ACAE.

Arrivé avec un peu d’avance sur l’heure du rendez-vous, j’allais chercher mon ami Jean-Pierre qui m’avait fait savoir son désir d’immortaliser de quelques photos cette visite. Sur la Grande-Rue, je rencontrais quelques personnes surprises de ma présence en ville. Parmi elles, Serge Bontemps et son épouse. Heureuse rencontre avec ces amis que je n’avais pas revus depuis bien longtemps ! Après leur avoir confié la raison de ma présence, Serge décida de m’accompagner, très heureux de pouvoir profiter de cette occasion de visiter le beffroi, lui aussi, pour la première fois de sa vie…

Olivier nous attendait dans la cour de la mairie. J’allais enfin pouvoir percer les mystères du beffroi !

Sur le champ, je constatais que je ne savais même pas où se situait l’accès à cette tour pourtant si familière. Je n’avais jamais porté attention à cette porte que j’avais toujours vue fermée. Derrière, un simple escalier en bois, poussiéreux, aux marches irrégulières et fragiles. Nous accédâmes ainsi au cœur du beffroi, dans une très haute salle qui surplombe le portique d’entrée de la cour. De là, une grande échelle métallique à une seule volée, permet d’atteindre l’étage supérieur où est installée l’horloge. Ce n’était plus le moment de reculer ! Sans regarder le plancher s’éloigner lentement au-dessous de moi, je réussis peu à peu à me hisser à l’étage supérieur. Là, trônait le mécanisme monumental de l’horloge, enchâssé dans un cube métallique d’un mètre environ de côté – un type « cage de fer » daté de 1771. Ce même mécanisme qu’à la même époque, les frères Mayet, « maîtres horlogeurs » du haut Jura, à Morbiers, et eux-mêmes fabricants renommés d’horloges d’édifice, conçurent le mécanisme des horloges comtoises.

Le beffroi, les jacquemarts et le cadran solaire (en cas de panne sans doute).

Un mécanisme d’horlogerie en bon état

En 1791, la municipalité d’Aigueperse avait acheté le mécanisme de l’horloge de la chartreuse de Port-Sainte-Marie près de Pontgibaud (Puy-de-Dôme). Il fut transporté à Aigueperse le 26 décembre 1793 et installé à l’intérieur du beffroi, à hauteur des cadrans. Constitué de trois mouvements, l’horloge, classée monument historique, reste dans un bel état de conservation.

Peintures et vernis ont très bien protégé tous ses pignons, arbres et montants… J’ai notamment pu observer la belle roue d’échappement, à chevilles. Ce mouvement semblait prêt à reprendre du service après avoir été mis à l’arrêt à la suite de l’électrification de la commande des aiguilles et des jacquemarts.

Lors des travaux de restauration de 1978, quelques modifications importantes furent apportées. Les poids, à l’origine en pierre et en plomb, furent remplacés par des cylindres métalliques de 300kg chacun. La commande de ces poids était à simple tirage (comme pour une horloge comtoise). Ils devaient être remontés tous les deux jours et demi à l’aide de manivelles, un travail très pénible dans ce lieu confiné qu’il fallait aussi atteindre avec peine. Cette commande fut démultipliée à l’aide de poulies de renvoi et de câbles nettement plus longs. Ceci permit de doubler le temps entre chaque remontage. Depuis l’installation de la commande électrifiée, ces câbles, les anciens poids, les manivelles devinrent inutiles ainsi que le balancier (il mesurait 9,60 m et avait un mouvement très lent pour assurer au mécanisme une marche très régulière) et les deux arbres de commande des aiguilles des cadrans.

Et enfin… passage à l’étage supérieur, près des jacquemarts

Le temps était compté et je tenais à grimper à l’étage supérieur, à la rencontre des jacquemarts et des cloches. Une petite échelle me permit d’accéder à une trappe s’ouvrant au pied du jacquemart sud. J’arrivais enfin au sommet du beffroi. À l’air libre !

Une douloureuse amputation.

Hélas, le bras droit du jacquemart sud, gisait sur le plancher. Il ne semble plus tenir son lourd marteau qu’à l’aide de son seul bras gauche. Heureusement, le manche de ce marteau est solidement implanté dans son buste et cet outil ne risque pas de tomber. Au nombre de trois, costumés en apôtres, les jacquemarts sont en bois peint de couleurs vives. Deux sonnent les heures alternativement (côté nord et côté sud et à l’aide d’un gros marteau tenu horizontalement), le troisième (en façade côté Grande-Rue) sonne les quarts et les demis en tirant sur des cordes. Ils sont assez impressionnants vus de près, malgré leur taille plutôt modeste (environ 1,40m). Je n’ai pas eu vraiment le temps d’observer les cloches dont la plus grosse sonne les heures. Elle est datée de 1509,  et pèse environ deux tonnes. Comme les jacquemarts elle provient de l’ancien clocher porche de l’église Notre-Dame. Les deux petites sont actionnées par le jacquemart en façade côté Grande-Rue. Elles proviennent du campanile de la Sainte-Chapelle démolie pendant la Révolution. Ces trois cloches ont un son très agréable qui s’imprime dans la mémoire – heureusement, quand j’étais près d’elles, aucune n’a sonné… !

Parallèlement à la rénovation du jacquemart sud pour qu’il récupère son bras, la peinture des trois statues sera bientôt à envisager. Enfin, le grillage inesthétique qui les protège des pigeons est complètement à changer, car très déformé et même déchiré par endroits.

Le sommet de ce beffroi forme un exceptionnel observatoire de la ville d’Aigueperse et de ses environs. C’est ainsi, face à ce panorama, que mon rêve d’écolier fut réalisé. Ce fut pour moi un beau prélude aux festivités très réussies d’Artonne, pour le 40ème anniversaire de l’ACAE.

Le rêve s’est réalisé !
Texte : G. Houzé ; photos : D. Fonlupt, G. Houzé, J.P. Marliac