Pendant la période du confinement, l’Association culturelle d’Aigueperse et ses environs (ACAE) vous propose quelques pages tirées de ses publications sur l’histoire et le patrimoine de la région d’Aigueperse.
L’ACAE sera heureuse de recevoir des études, notes et documents autour des thèmes de l’histoire et du patrimoine d’Aigueperse et des communes environnantes.
Bonne lecture.
mercredi 1er avril  2020

À EFFIAT, LE CALVAIRE DE LA FILLE DE LOUIS XVI

Parmi les très nombreuses croix de plein air inventoriées par l’Association culturelle, l’une est dédiée à des membres de la famille royale : le calvaire de la place d’armes d’Effiat.  Cet ensemble de trois croix a été élevé en 1821, en hommage au passage à Effiat, cette année-là, de la duchesse d’Angoulême. Le fait est assez rare pour être relevé. Voici l’inscription principale :

Vive le roi, Vive Madame la duchesse d’Angoulême, venue à Effiat le 18 juin 1821

Sur le versant opposé du socle est inscrite une dédicace religieuse en latin, à la Croix : « O crux ave … ».

Effiat. Inscriptions sur les côtés du calvaire.

Mais qui était la duchesse d’Angoulême et pourquoi son passage à Effiat a-t-il été marqué d’une manière aussi voyante ?

Marie Thérèse Charlotte, née à Versailles en 1778, est l’aîné des enfants de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Prisonnière au Temple, en août 1792, avec ses parents, sa tante et son frère, elle va souffrir des vexations, puis de la mort de ses parents, Louis XVI et Marie-Antoinette, ainsi que de celle de sa tante (Elisabeth) et de son frère (Louis XVII). Seule survivante de la prison du Temple, elle est échangée en décembre 1795 contre des conventionnels prisonniers des Autrichiens.

Elle trouve refuge à la cour de Vienne, dans la famille de sa mère, et épouse, en 1799, le duc d’Angoulême (1775-1844), son cousin germain, l’aîné des deux fils du comte d’Artois (futur Charles X). Très autoritaire, la duchesse d’Angoulême a une influence certaine sur son mari et surtout sur son oncle, le roi Louis XVIII. Son mariage reste stérile et c’est son beau-frère, Charles Ferdinand duc de Berry (1778-1820), marié à Marie Caroline de Bourbon-Siciles (1798-1870), qui, de manière posthume après l’assassinat, en 1820, du duc de Berry par Louvel, donnera le dernier descendant mâle en ligne directe de la famille de Bourbon : le comte de Chambord (1820-1883).

Veuve, en exil après 1830, la duchesse d’Angoulême prend en charge l’éducation de ce neveu sur lequel reposent les espoirs de la branche aînée des Bourbons. Elle meurt en 1851 et, non seulement elle n’assiste pas à l’accession de son neveu sur le trône, mais, au contraire, elle voit la venue au pouvoir du neveu de « l’usurpateur » : Napoléon III.

Effiat. Place d’armes, calvaire.

En 1821, date du passage de la duchesse à Effiat, la Restauration du roi Louis XVIII s’essouffle. Decazes, ministre de l’Intérieur, libéral, doit démissionner. Le duc de Richelieu, premier ministre, a du mal à maîtriser les « ultras » royalistes. La visite de la duchesse d’Angoulême à Effiat se fait dans un contexte de retour politique à droite, sous les critiques, entres autres,  du libéral auvergnat, le général Lafayette.

La duchesse d’Angoulême représente la tendance dure des ultras. Par son passé, elle illustre pour eux d’une manière quasi mystique le drame de la famille royale au Temple. Elle fédère les énergies contre les terroristes et autres révolutionnaires responsables de son malheur et de celui de sa famille. Son passage à Effiat est, apparemment, tout à fait anodin. Il s’agit, en fait, de la promenade d’une curiste vichyssoise. Rien de plus naturel : la duchesse suit une cure à Vichy[1] et s’octroie le temps d’une excursion dans les environs. Cependant, le choix d’Effiat n’est peut-être pas gratuit, car le souverain, le roi Louis XVIII, ex-comte de Provence, dont est très proche la duchesse d’Angoulême, sa nièce, était venu à Effiat, en 1788, présider aux exercices publics des élèves de l’école militaire et la duchesse avait elle-même côtoyé de nombreux anciens élèves d’Effiat devenus des défenseurs de la cause royaliste durant les heures sombres de la Révolution ou de l’exil.

Le maréchal de Castellane, commandant du détachement militaire chargé de la sécurité de la duchesse, écrit dans son Journal, à la date du 6 juin 1821 : « Madame la duchesse d’Angoulême est d’une activité remarquable ; elle se promène à pied et à cheval depuis six heures du matin jusqu’à huit heures du soir, en se distrayant le temps de la messe et des repas. Je ne conçois pas comment elle peut tenir à la fatigue. »[2]

UNE PRUDENCE POLITIQUE POUR GARANTIR L’AVENIR ?

À Effiat, le conseil municipal de l’époque se compose de royalistes bon teint parmi lesquels Blaise Mandon, maire, Louis et Ignace de Sampigny, le curé Py, ancien opposant à la République et à l’Empire, l’instituteur Jean Baudimant, ancien oratorien, et de grands propriétaires comme le comte de Sarrazin ou Pierre Geninet qui s’est enrichi lors de la  vente des biens nationaux. Ces hommes ont probablement été les commanditaires de ce monument, sans pour autant que les délibérations du conseil de l’époque ou d’autres archives nous renseignent sur le sujet.[3]

Ce monument présente une curiosité : l’inscription supplémentaire, apposée postérieure-ment sur une pierre d’angle du support, relate la venue du duc d’Orléans et de sa famille – il s’agit cette fois du futur Louis-Philippe qui séjourne en Auvergne, en compagnie de ses enfants et de sa sœur Adélaïde qui vient d’acquérir le château de Randan[4]. Cette visite se déroule le 27 septembre 1821, ce qui indiquerait que le monument a été élevé durant l’été 1821, entre la visite de la duchesse d’Angoulême, en juin, et celle du duc d’Orléans, en septembre. On peut penser que l’édification de ce calvaire résulte d’une initiative locale privée, et constitue un hommage à la famille royale dans son ensemble, branche aînée et branche d’Orléans : une prudence politique visant, sans doute, à garantir l’avenir.

Olivier PARADIS

[1] Le conseil municipal se réunit seulement trois fois en 1821 et les sujets de préoccupation qui ressortent des archives n’évoquent pas la passage de la duchesse d’Angoulême, mais la réfection de la toiture de la maison commune, celle du pont Saint-Martin et la baisse des taux d’imposition foncière. (Arch. mun. d’Effiat, Registre de délibérations, 1792-1837). Toutefois, un complément de dépense de 3 francs est mentionné en retard sur le registre pour le paiement d’un joueur de vielle à l’occasion de la fête publique donnée pour le jour de la naissance de monseigneur le duc de Bordeaux (né le 28 septembre 1820), le fils posthume du duc de Berry, dernier descendant directe de la branche aînée des Bourbons.
[2] L’acquisition du château et d’une partie seulement des terres du domaine par Adélaïde au duc de Praslin a eu lieu en juillet 1821.
[3] Du 2 au 28 juin 1821.
[4] Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862, Paris, I, 1896, p. 417.

Extrait d’un article paru dans la revue Sparsae n°63, 2009, pp.35-37
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