Pendant la période du confinement, l’Association culturelle d’Aigueperse et ses environs (ACAE) vous propose quelques pages tirées de ses publications sur l’histoire et le patrimoine de la région d’Aigueperse.
L’ACAE sera heureuse de recevoir des études, notes et documents autour des thèmes de l’histoire et du patrimoine d’Aigueperse et des communes environnantes.
Bonne lecture.
samedi 28 mars 2020

« LES JOYEUX BIGOPHONES DAIGUEPERSE »

Au milieu des années 1930, une joyeuse troupe de musiciens aiguepersois fit les délices des fêtes locales. Elle aussi fait partie de l’histoire de la région – petite histoire peut-être, mais histoire souriante qui resta longtemps dans les mémoires. Un article à son sujet était donc parfaitement justifié. En octobre 1995, l’Association culturelle d’Aigueperse et ses environs avait invité dans son local des « anciens », afin de retrouver quelques souvenirs de cet ensemble : « Les Joyeux Bigophones d’Aigueperse ». C’est sur la base de quelques notes prises au cours de cette réunion[1] et conservées dans les archives de l’Association, que Sparsae est en mesure de rappeler la brève existence de cette fanfare très fantaisiste. Il n’est d’ailleurs pas rare que des collectionneurs de cartes postales anciennes voient, de temps en temps, ressortir des greniers ou des armoires, de vieilles photos de cavalcades, de concours agricoles ou d’autres festivités où, derrière sa bannière, apparaît cette fière troupe.
Hôtel Royet-Sarre, d’après une ancienne carte postale de la Grande rue, dans le bas d’Aigueperse (coll. privée).
L’idée originale de cette société remonte à l’été 1932. Un dimanche soir, à la fin d’une belle journée de fête, René Jeux[2], président de « La Chatouille », orphéon fantaisiste de Vichy, à base de bigophones, s’était arrêté à l’hôtel Royet (actuellement le bâtiment du Trésor public). M. Jeux était propriétaire de la boucherie Duty d’Aigueperse (au 92, Grande rue). Accoudé au comptoir, tout en discutant et trinquant, l’idée est venue aux Aiguepersois présents de s’inspirer de cette fameuse « Chatouille » qui avait tant de succès localement. Avec tous les musiciens de la ville et des environs, ne pourrait-on pas mettre en place une fanfare un peu folklorique, donnant libre cours à l’humour, aux blagues et inspirant rires et fête ? Parmi ces quelques Aiguepersois intéressés par l’exemple vichyssois se trouvaient plusieurs bouchers d’Aigueperse, dont M. Rouchon, boucher à l’abattoir. Il fut décidé qu’on s’adresserait au père Antonin Thiallier qui enseignait la musique. Chose dite, chose faite, sans attendre il lui fut proposé de créer ce groupe humoristique de musiciens.
En fait, l’affaire était plus sérieuse qu’elle n’en avait l’air. Même si le bigophone est un instrument d’utilisation très simple, le groupe aiguepersois s’appliquait et organisait des répétitions. Pour ceux qui l’ignoreraient, il faut préciser ici que le bigophone n’est pas un téléphone, même si, en langage populaire, on emploie parfois le terme « bigophoner », verbe de l’argot militaire selon le dictionnaire Le Robert. Non, non ! Plus sérieusement, le bigophone, inventé par un certain Bigot (né en 1883) qui le vendait à Paris au début du XXe siècle[3], se place devant la bouche et c’est la vibration d’une feuille mince qui modifie le son de la voix. En fredonnant un air et en remplaçant les paroles simplement par des TUUU TU TUU…, l’amplification déformée par cette feuille produit un son… éventuellement mélodieux. C’est là que le « bigophoniste » rejoint, ou non, l’artiste. Ces instruments, aussi appelés « mirlitons » ou « flûtes eunuques » eurent tant de succès que de nombreuses fanfares, formées d’humoristes plus que de musiciens, se créèrent un peu partout en France : les sociétés de bigophones, et Aigueperse eut la sienne.
Le groupe « Les Joyeux Bigophones d’Aigueperse » pose pour la postérité sur les marches de l’hôtel de ville d’Aigueperse. Assis derrière la grosse caisse, le chef de musique, Antonin Thiallier porte une spectaculaire fausse barbe blanche (coll. privée).
C’est ainsi qu’Antonin Thiallier se retrouva chef des Joyeux Bigophones : chef de musique, bien sûr, avec répétitions à la clé (…de sol en général), mais aussi un peu chef de bande. Une bande, c’est bien le cas, si l’on se réfère aux joyeux lurons qui la composaient. Elle était, d’ailleurs, digne des « bandas » telles qu’on les connaît dans le Sud-Ouest de la France ou en Espagne, ou des « marching bands », avec leurs PomPom girls, chers aux Américains. Sauf qu’il n’y avait ni girls, ni pompons, mais une belle bannière rouge décorée d’un bigophone, un jeune tambour-major coiffé d’une chéchia et, allez savoir pourquoi, une grosse tête de cavalcade, en carton-pâte. On était loin des traditionnelles sociétés musicales ou orchestres d’harmonie que l’on aimait écouter, les dimanches après-midi d’été, au kiosque à musique ou sur la place centrale.
En fait, les sociétés de bigophones avaient généralement une vie assez brève. À Aigueperse, il semblerait qu’elle n’ait pas vécu plus d’un à deux ans. La Chatouille de Vichy, qui servit de modèle à Aigueperse, eut une existence plus longue. Il s’agissait d’une sorte d’orphéon dont le rôle principal était d’amuser, de mettre de l’animation lors des fêtes et défilés. En effet, La Chatouille, comme son nom l’indiquait… faisait rire. Elle s’était formée dans les années 1920.[4] Elle était parfois mise à contribution dans des circonstances officielles. Ainsi, le 24 juin 1928, lors du transfert du kiosque à musique depuis le parc central des sources de Vichy jusqu’à son implantation actuelle au parc des Bourins (au bord de l’Allier), La Chatouille avait été invitée à donner l’aubade.[5]
Les sociétés de bigophones étaient présentes en de nombreuses régions de France. Il s’agissait vraiment d’une mode, ce qui montre bien que leur style correspondait à l’humeur du temps. Essayait-on d’oublier la crise économique ou la Grande Guerre ? Elles se formaient parfois sur une initiative individuelle, prise à l’occasion d’un événement local. Parmi les sociétés de bigophones, une des plus connues fut, sans doute, celle de Limoges. De la même manière qu’à Aigueperse, les bouchers en furent les initiateurs. Une carte postale ancienne de Troyes montre qu’avant la Première Guerre mondiale, ce furent des charcutiers qui firent la promotion du Mirliton troyen.

Notre clique locale, avec ses mirlitons en carton (attention à la pluie !), anima  les défilés de Mardi gras (fête d’ailleurs organisée chaque année par les bouchers, où étaient présentés, bien décorés de cocardes, les bœufs gras), les cavalcades de fêtes patronales et d’autres fêtes locales, comme on savait les organiser à cette époque. Il fallait une tenue originale. En effet, elle l’était à Aigueperse. On les voyait arriver de loin ces musiciens affublés de leurs blouses (la « biaude » auvergnate), de leurs foulards noués autour du cou, mais aussi de leurs couvre-chefs de cérémonie : des hauts-de-forme, également appelés « gibus ».

UNE CLIQUE À CHAPEAUX CLAQUES

 On avait donc affaire à une clique… à chapeaux claques… !!!  Le ton était bel et bien donné. Ajoutez-y faux nez, fausses moustaches, grosses lunettes : l’équipe ne passait pas inaperçue. Sur les quelques photos dont on dispose, on remarque aussi que certains des instruments avaient des apparences très bizarres, en droite ligne de ce que proposait la publicité reproduite ci-dessus. Le groupe, accompagné comme nous l’avons dit, d’une « grosse tête » de carnaval, en carton-pâte, dès ses premières apparitions connut un énorme succès.
Les Joyeux Bigophones donnent une aubade dans la Grande rue d’Aigueperse. On remarque quelques instruments de musique aux formes assez inhabituelles (coll. privée).
Ni l’aspect, ni le nom, ni les airs fredonnés par cette fanfare ne laissaient, bien sûr, penser un seul instant que l’affaire était sérieuse. Mais cela n’empêcha pas que son talent fut vite reconnu. Elle fut beaucoup demandée dans tous les environs. Elle participa aux fêtes de Saint-Éloy-les-Mines, Gannat ou Riom. D’ailleurs, les répétitions à la salle de musique – l’ancienne halle au beurre, face à l’hôpital – portaient leurs fruits. Joyeux drilles, peut-être, mais, on le voit, interprètes sérieux… On ne plaisante pas avec la réputation d’Aigueperse !
Les bigophones d’Aigueperse eurent une courte durée de vie (de 1933 à 1934 ou 35), mais à une période où la France commençait à se remettre de l’hécatombe de la Première Guerre et à la veille d’une autre période également difficile de son histoire. Leur fantaisie fit oublier un moment les soucis de l’heure. C’est peut-être pour cela que Les Joyeux Bigophones d’Aigueperse sont restés gravés dans les mémoires : mieux toutefois qu’un simple clin d’œil avant de difficiles années de crise économique puis de guerre.

Michel DEBATISSE

Nos remerciements vont tout spécialement à Madeleine Corrocher, Alphonse Lasnier, Jean-Pierre Marliac, Renée Voisin, ainsi qu’à Jean-Luc Matte pour les documents qu’ils nous ont très aimablement prêtés pour illustrer ces pages, et à Christian Paul, chercheur sur les sociétés musicales de l’Allier, pour ses commentaires sur les sociétés de bigophones de la région.
[1] Nous remercions M. Christian Paul, auteur d’une thèse sur Les sociétés musicales du bassin thermal de Vichy (1860-1914), soutenue à La Sorbonne le 16 janvier 2008, pour les commentaires qu’il nous a confiés sur ces sociétés de bigophones auxquelles il espère consacrer un jour un article détaillé.
[2] D’après le site internet de M. Alain Carteret, auteur de Vichy, deux millénaires (2001) et Vichy Charme (2006). Abandonné et en mauvais état, le kiosque des Bourins de Vichy fut inscrit sur la liste des monuments historiques le 1er juillet 1986. Sa rénovation est en cours d’achèvement.
[3] Les Américains ont leur « kazoo » qui est un peu conçu sur le même principe.
[4] C’est René Jeux qui achètera en 1950 à la Compagnie fermière de Vichy l’ancien théâtre de l’Alcazar, devenu, en juin 1904, l’Elysée Palace. Sur ce site furent développés, sous ce même nom, un hôtel, un cinéma, un théâtre et une brasserie. Dans les années 60, en été, la brasserie qui ouvrait ses grandes portes vitrées, connut un franc succès grâce à l’orchestre féminin des Hanny’s Dutch Sisters qui attirait les badauds jusqu’au milieu de la rue Georges-Clémenceau.
[5] Participèrent à ces réunions de mémoire, Georges Gagnevin, M. & Mme Chambe, Louis Brun, M. Meunier, Mme Monin, Jean Melut, Marc Meillac, Renée Voisin (voir photo p.58).

Extrait d’un article paru dans la revue Sparsae n°62, 2008, pp.15-34
Voir thèmes et sommaire du n°62 sur ce site.