L’Association culturelle d’Aigueperse et ses environs (ACAE) vous propose quelques pages tirées de ses publications sur l’histoire et le patrimoine de la région d’Aigueperse.
L’ACAE sera heureuse de recevoir des études, notes et documents autour des thèmes de l’histoire et du patrimoine d’Aigueperse et des communes environnantes.
Bonne lecture.
samedi 4 avril  2020

AUX ORIGINES DE L’HÔPITAL D’AIGUEPERSE

Le père René Piacentini, membre de la congrégation des pères du Saint-Esprit dont l’une des principales maisons était alors à Cellule[1], vint à Aigueperse durant la dernière guerre pour aider dans son sacerdoce le curé Poux, alors titulaire de la cure. Lettré et passionné d’histoire, il profita de son séjour aiguepersois pour réaliser quelques travaux historiques.  Le fruit de ses recherches  fit l’objet d’une conférence qu’il présenta à Aigueperse le 9 novembre 1941 et ses notes donnèrent lieu à un article publié dans le n°40 de la revue Sparsae dont sont tirées les lignes suivantes.
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Les épidémies appauvrissent Aigueperse

Les pestes, ou ce que l’on appelait de ce nom, qui sévirent à plusieurs reprises au pays d’Aigueperse, l’appauvrirent. Celles de 1565-1566 le ruinèrent. On tâcha de limiter le mal en mettant des « portiers », des gardes armés, aux portes pour empêcher l’entrée de la ville aux pestiférés des villes et villages voisins. On fit réparer les fontaines, ce qui indique que l’on craignait la contagion par l’eau. En 1565, on confia « l’hospitalité à Philippe Jobert, aux gages accoustumés, pour nettoyer l’hospital, lits, linges y estant[2] ». Enfin, on envoya à Clermont deux délégués avec mission d’exposer devant l’assemblée des États provinciaux «  la pauvreté de la ville et inconveniens de peste qui y sont survenus[3] ».
L’année 1590 est terrible pour les habitants d’Aigueperse, car aux récurrences de la peste, s’ajouta la guerre civile, le pillage et la famine. La ville fut prise ou occupée par tous les partis qui, amis ou ennemis ne pensèrent qu’à se payer sur le pays, en le livrant au vol et à la violence[4]. Il faudra l’intervention renouvelée d’Henri IV pour soulager les charges et dettes de la ville. Malgré cela, Aigueperse ne retrouvera jamais le rang qu’elle possédait auparavant.
Accablée par des années de malheurs, Aigueperse ne retrouvera pas de sitôt ses jours d’abondance; le paupérisme sera sa plaie au XVIIe siècle.

L’accueil des pauvres

En 1773, M. Godemel, d’une famille de notaires d’Aigueperse, mourut en léguant à l’hôpital de sa ville natale l’immense somme de 400.000 livres, plus une maison située à Ivry qui, avec son mobilier et sa vaisselle d’argent, représente un capital de 50.000 livres. Il avait fait fortune à Paris où il occupait la charge très lucrative de payeur de rentes sur l’hôtel de ville.
Aigueperse s’apprêtait à jouir de cette fortune quand le frère du défunt, le marquis de Bourdeilles, richissime vieillard de 73 ans, fit opposition, non pas au legs de 400 000 livres mais à la maison d’Ivry qu’il prétendait se réserver. Les directeurs de l’Hôpital, et le curé en tête, ne l’entendirent pas de cette oreille : « nous avons besoin de tout notre argent dont le plus sûr, disent-ils non sans raison, est encore le fonds d’Ivry, car chacun sait la précarité des rentes sur l’Hôtel de Ville, payées aujourd’hui, impayées demain[5] ». Le marquis, tenace, fit intervenir le comte d’Argenson[6] auprès de ces MM. les directeurs de l’hôpital. Le Régent lui-même leur fera une longue lettre qui ne les empêchera pas de maintenir leur position et ils perdirent le procès. et furent condamnés aux dépens.
Peut-être pesèrent-ils quelque peu pour le besoin de leur cause dans les détails qu’ils apportèrent à la cour, mais ils apportaient une telle précision de détails que l’on est obligé de croire à une certaine vérité de ce qu’ils avancent.
« Pouvez-vous douter qu’il n’y ait ici cinq fois autant de pauvres que nous ne pouvons en loger. Ne les voyons-nous pas tous les jours à nos portes, parce que le logement et les lits nous manquent. Nous avons refusé pour cette seule raison plus de cent enfants auxquels on fournit le pain chez eux. Les lits pour les malades ne demeurent pas vides une demi-journée, on y court comme à des bénéfices… Les sacrements ont été administrés par M. le curé à nombre d’habitants taillables, couchés sur la litière et non sur la paille, et que quantité d’autres n’avaient pas seulement de quoi faire un bouillon maigre ordonné par le médecin qui l’a attesté, vous comprendrez aisément que le don de M. Godemel pourra dans un temps diminuer l’indigence, mais n’empêchera pas qu’il n’y ait plus de misérables que de facultés pour les soulager […] Qu’est-ce que notre ville ? A peu près 250 ménages, et c’est beaucoup dire ; le surplus n’est qu’un amas de paysans ou d’artisans que la misère ronge jusqu’aux os, les trois quarts de l’année. Leurs visages macérés et les haillons qui les couvrent le dénotent assez. Leurs enfants sont exténués et à demi-nus. Entrez dans ces maisons qu’on peut plus véritablement nommer des étables, plusieurs n’ayant pas de cheminée et étant ouvertes de toute part ; à peine y trouverez-vous un lit pour six ou sept personnes qui couchent pèle-mêle comme des animaux, nonobstant les clameurs de M. le curé dans ses prônes ».
À Aigueperse, la misère ne date pas du XVIIIe siècle et l’on n’attendit pas cette époque pour la soulager. En 1314, Louis X nomme administrateur de l’ostel Dieu Antoine Reynaud, et le premier registre de la ville[7] conservé parle déjà de son hôpital. L’histoire de la ville et celle de l’hôpital se confondent à l’origine. Hôpital est un mot générique qui désigne uniquement le lieu où l’on reçoit les pauvres malades. Primitivement, dès qu’une église avait des revenus assurés, elle devait en affecter le quart au soulagement des malades pauvres. C’est ce qui fait que, dans les premiers documents concernant nos villes de France, il est question de leurs hôpitaux. Reims, Laon, Dieppe, pour ne nommer que celles-là, avaient le leur aux Ve, VIe et IXe siècles. Certains spécialisèrent leur clientèle : enfants, vieillards, lépreux, et ces derniers furent consacrés aux saints, Lazare et Madeleine, atteints, selon la tradition, de ce mal.
Les hôpitaux devaient être bâtis extra et prope muros (au dehors et à proximité des murs) afin d’éviter autant que possible la contagion et pour permettre aux passants d’être reçus même après la fermeture des portes de la ville. C’est ce qui permettrait de penser que le premier hôpital construit à Aigueperse fut un un asile pour étrangers, pour passagers, pour pèlerins, et, à cause de cela, dédié à saint Jacques. Il était situé près de la porte de la Chaussade (en bas-de-ville).
En 1409, il est question de l’hospice de Saint-Lazare de Montpensier ; en I492, il est encore fait mention des pauvres malades de l’infirmerie de Montpensier. Primitivement, ces maladreries, au nord de la ville d’Aigueperse, étaient destinées, comme le nom l’indique, aux ladres ou lépreux. Sur décision de Louis XIV, la maladrerie de Montpensier fut fermée en 1698 pour être réunie à l’hôpital d’Aigueperse[8]. L’hospitalité Saint-James située en sortie sud d’Aigueperse qui dépendait de l’abbé de la collégiale d’Artonne, disparut également en 1700.
Le 8 novembre 1699, fut décidée la démolition de la maladrerie de Montpensier et l’on mit en adjudication les pierres de taille, moellons, tous matériaux de couverture et bâtiments jusqu’aux fondations, le tout devant être fait dans les trois mois. M. Culhat acheta la pierre pour I64 livres et une partie de l’emplacement fut vendue à Chambroty pour 30 livres 10 sols et, en 1744, l’on vendit ce qui restait, sauf ce qui fut pris par le chemin du roi[9].

Au XVIIIe siècle, hospice et hôtel-Dieu

Ce serait se tromper que de donner à l’hospice primitif d’Aigueperse les proportions d’un monument. C’était, au contraire, une très modeste bâtisse dont, au XVIIe siècle, la pauvreté confinait à la misère. En 1702, on parle déjà de le reconstruire, et il en a été plusieurs fois délibéré. On y revient, en 1703. En 1704, on pense le bâtir près de la Recluse de la Chaussade, proche du terroir de Juilhat, dans l’enclos du domaine de Ducros qui appartient aux ursulines. On se contente, en 1718, de réparations qui permettront de loger séparément les hommes, les femmes et les filles[10]. L’année suivante, le père Lespinasse, supérieur des missionnaires de l’Oratoire, qui s’est aperçu qu’il est de l’intérêt et de la bienséance de cet hôpital de faire la séparation des deux sexes, donne dans ce but 50 livres. On en profite pour séparer les incurables d’avec les sains. On voit ici que l’hôpital d’Aigueperse était à la fois hospice et hôtel-Dieu.
S’il avait pour administrateurs les consuls et le curé qui en était l’administrateur-né, l’hôpital vivait sous la direction effective, comme cela se pratiquait dans tous les hôpitaux de France avant le XVIIe siècle, d’un gardien à gages, clerc ou laïc, plus ou moins bien doué pour une pareille tâche. Un médecin faisait le service des malades Vers 1700, il avait un chapelain particulier, M. Triolon, qui assurait les messes de fondation et les enterrements des pauvres et recevait, par an pour ses services, trois setiers de froment et 5 livres.
Les administrateurs, voyant sans doute ce qui se faisait dans les autres hôpitaux, comprirent les bienfaits qu’assurerait à leur hôpital la présence de religieuses. Le 18 avril l714, sur proposition de M. Fréhel, curé de N-D-du-Port de Clermont, les consuls d’Aigueperse écrivirent à l’évêque de Nevers pour lui demander l’envoi de soeurs de la Charité. On donnera à chacune d’elles 150 livres par an, ou 50 livres si elles s’entretiennent à leurs frais. La ville leur assurera un logement que l’on décida de leur construire au-dessus de la chapelle de l’hôpital. L’établissement qui comptait à cette époque 30 malades, reçut deux religieuses d’abord : sœur Hélène et une autre qui fut bientôt remplacée par la soeur de Richement et la soeur Thérèse Coutry qui meurt en 1750, après 36 ans de dévouement aux pauvres et aux malades d’Aigueperse.
Entrée principale de l’hôpital d’Aigueperse (façade est).
En 1731, une fondation, en faveur des pauvres d’Aigueperse, établit un lit dans l’hospital de Vichy, qui sera appelé le lit de Saint-Quintien. destiné à recevoir les pauvres malades auxquels les eaux et les bains des eaux minérales de Vichy seront nécessaires. Jusqu’à la Révolution, des pauvres en bénéficieront à peu près tous les ans. Peu à peu l’hôpital s’assainit et se préoccupe d’hygiène, mais il faut arriver jusqu’en 1733 pour qu’il y soit question de matelas de laine, de traversins de plume, et de couvertures de catalogne. En 1736, I’hôpital contient 80 malades et l’on demande une quatrième religieuse.
Si l’on cherche d’où provenaient les ressources qui, tant bien que mal, faisaient vivre l’hôpital, ses pauvres et ses malades, on n’a qu’à répondre : la charité. Louis XVI parle de l’hôpital d’Aigueperse comme fondé de toute ancienneté par les libéralités partielles des habitants de cette ville Mais Aigueperse aimait son hôpital, et les grosses liasses de vieux testaments qui y sont conservés, le prouvent amplement. Il n’est pas un bourgeois qui, en mourant, ne laisse un souvenir aux pauvres. Au point que, si l’hôpital avait pu toucher tous ses revenus, il aurait été la plus riche maison de la ville. Les noms de bienfaiteurs de marque sont nombreux, les uns illustres comme les Combauld et les MariIlac, les autres plus modestes.
Avec la Révolution, l’hospice reçut des malades des communes et des départements voisins, mais elle supprima plus de la moitié de son revenu et même, momentanément, la totalité de ses ressources. Les enlèvements réquisitionnaires de ses subsistances, le maximum, le brûlement de ses titres, notamment ceux qui contenaient ou que l’on présuma contenir des droits féodaux, le non-paiement des rentes, la suppression ou le remboursement fictif de celles dues par des particuliers, (des assignats pour des livres) obligèrent à renvoyer un grand nombre d’indigents, et les trois quarts de cette maison devinrent inutiles. Les bâtiments neufs, la partie ancienne de l’hôpital actuel, a été construite en 1758 pour 250 lits… il y en a encore 92 en 1794. Les besoins des pauvres plus urgents dans la mauvaise saison obligèrent de les ramener à 50. Le revenu de l’hospice qui, avant la Révolution, était de 13.000 livres fut ainsi réduit à moins de 500.
d’après René Piacentini
[1] Le père Piacentini termina ses activités au poste de supérieur de la maison des orphelins d’Auteuil.
[2] Archives municipales d’Aigueperse, registre de délibérations consulaires. Le fait est commun aux mesures de prophylaxie prises par les communautés urbaines lors des épidémies. L’un des membres de la municipalité est nommé responsable de l’organisation sanitaire, ici de « l’hospitalité ».
[3] Archives municipales d’Aigueperse, registre de délibérations consulaires.
[4] Cf. PERRIN Arsène, « Les malheurs d’Aigueperse pendant les guerres de la Ligue », Sparsae, 10, 1986 ; 11 1987.
[5] Idem.
[6] L’hôtel d’Argenson est voisin de celui d’Effiat, rue Vieille-du-Temple à Paris. Le dernier marquis d’Effiat est membre des conseils de la Régence et l’intervention de d’Argenson n’est peut-être pas le fruit du hasard.
[7] Il a pour titre C EST LE PAPIER DES MÉMOIRES DU CONSOLAT D AIGUESPARSE COMENSÉES ESTANT L’ AN MIL TROIS CENS QUATRE VINGT ET DOUZE.
[8] Copie de la lettre patente du roi Louis XIV en date du 14 février 1698 (archives de l’Hôpital d’Aigueperse).
[9] Toutes ces circonstances sur la démolition de la maladrerie expliquent qu’il n’en existe plus aucune trace aujourd’hui. L’emplacement même de la léproserie est discutable mais si l’on s’en tient aux toponymes, elle était vraisemblablement située près de la chapelle de Notre-Dame de Montpensier, à la limite des terroirs de Montpensier et d’Aigueperse, près du grand chemin royal, près de l’actuelle ferme de la maladrerie.
[10] On reviendra encore sur cette question en 1746. En 1748 on établira un devis de lo.ooo francs, et enfin, en 1758, on le construira tel qu’il est aujourd’hui.

Notes extrait d’un article paru dans la revue Sparsae n°40, 1998, pp.25-42.
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