L’Association culturelle d’Aigueperse et ses environs (ACAE) vous propose quelques pages tirées de ses publications sur l’histoire et le patrimoine de la région d’Aigueperse.
L’ACAE sera heureuse de recevoir des études, notes et documents autour des thèmes de l’histoire et du patrimoine d’Aigueperse et des communes environnantes.
Bonne lecture.

LA VISITE DU COMTE DE LA TOUCHE À AIGUEPERSE EN 1788

Le 10 septembre 1788, la ville d’Aigueperse était en fête. Les rues étaient décorées et éclairées, les habitants avaient revêtu leurs plus beaux atours : le comte de la Touche, chancelier de Son Altesse Sérénissime Philippe d’Orléans, duc de Montpensier, rendait visite à la ville. Le futur « Philippe Egalité » avait ainsi envoyé son bras droit, le fidèle Latouche, en tournée d’inspection dans ses domaines d’Auvergne durant cette fin d’été 1788.
À vrai dire, le fait n’était pas si commun et les habitants d’Aigueperse tenaient à marquer l’événement, par respect pour leur duc, et peut-être aussi afin d’en retirer quelques largesses(1).
L. R. M. LEVASSOR DE LA TOUCHE TREVILLE / Contre Amiral 1792. Vice Amiral 1805. Chancelier de S.A.R. Philippe d’Orléans duc de Montpensier.
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:De_la_Touche_Treville_par_G_Rouget_Versailles.jpg
Le séjour du comte de la Touche à Aigueperse dura quatre journées durant lesquelles chaque heure était soigneusement programmée. Toutes les institutions, les curiosités, ainsi que les familles notables de la ville, seront visitées. Il se rendra même à l’École royale militaire d’Effiat et assistera à une séance extraordinaire de l’Académie de cette école(2).
Le cérémonial qui avait été mis en place par la municipalité d’Aigueperse pour cette occasion est intéressant à plus d’un titre. Outre le fait de révéler certains aspects de la société bourgeoise d’Aigueperse à la veille de la Révolution, ces cérémonies mettent en évidence des relations et des mécanismes qui sont déjà en place en 1788, et qui entreront très naturellement en action lors des événements révolutionnaires. Ainsi cette milice bourgeoise mise en place pour la venue du comte. C’est une milice qui présente parfois des « airs d’opérette », mais qui est armée(3), organisée en trois compagnies, encadrée par des officiers, le tout comprenant 300 personnes.
Quelques détails dans le déroulement des fêtes nous surprennent : des drapeaux sont réalisés, des cocardes sont distribuées à la population ; l’on trouve donc, dès 1788, des coutumes populaires qui seront naturellement utilisées tout au long de la période révolutionnaire.
Afin de permettre au lecteur de mieux s’imprégner de l’ambiance de ces fêtes à la fin de l’Ancien Régime, nous lui livrons ici le texte du Mémoire des Honneurs rendus au comte de la Touche par les Aiguepersois en 1788(4).

     « Messieurs les officiers municipaux ayant été prévenu que Monsieur le comte de la Touche devait être au Pont du Château le sept septembre, et devait se rendre en cette ville [Aigueperse ndlr], ont députés  M. Andrieu, maire, et Godemel, conseiller de ville. Lesquels, n’ayant eu le bonheur de trouver Monsieur le comte de la Touche, ont laissé une lettre par laquelle ils l’ont supplié à titre de grâce et de bienfait, de les prévenir du jour et de l’heure de son arrivée en cette ville.

     Monsieur le comte de la Touche leur ayant écrit qu’il arriverait le dix vers les quatre heures du soir, la bourgeoisie a pris les armes et formé un corps de milice composé d’environ trois cents citoyens divisé en trois compagnies avec chacune un drapeau dont un récemment fait par le corps municipal ayant deux écussons adossés, l’un aux armes de son Altesse Sérénissime et l’autre aux armes de la ville.

     Le drapeau récemment fait a été béni le dit jour à dix heures du matin.

     Monsieur Monnot, intendant des finances, et M. Hallotet, un des administrateurs de Son Altesse Sérénissime, qui étaient arrivés le huit en cette ville, ayant bien voulu se rendre à l’invitation qui leur avait été faite par le corps municipal d’assister à la bénédiction des drapeaux, Messieurs les officiers municipaux à la tête de la milice bourgeoise, ont été les prendre en leur hôtel pour les accompagner à  l’église où la bénédiction a été donnée. Ils ont été placés à la main droite, dans deux fauteuils devant le sanctuaire et furent reconduits à leur hôtel après la cérémonie, par la milice, suivie de Messieurs les officiers du baillage et autres corps laïcs.

     Le même jour, sur les trois heures du soir, Messieurs les officiers municipaux à la tête de la milice bourgeoise, se sont rendus hors de la porte de la ville appelée la Chaussade, par où Monsieur le comte de la Touche arrivant du Pont de Château, devait faire son entrée. Monsieur le comte est arrivé sur les quatre heures et demi. Étant descendu de sa voiture, il a été complimenté par Monsieur le maire, puis s’est rendu à son hôtel accompagné du corps municipal et de la milice bourgeoise. Il y a reçu tous les compliments des corps, le commandant de la milice bourgeoise ayant supplié Monsieur le comte, à titre de grâce et de bienfait, d’accepter une garde pendant son séjour, Monsieur le comte a bien voulu donner cette satisfaction aux habitants. En conséquence, un des drapeaux a été placé à l’hotel de Monsieur le comte de la Touche. La garde y a été posée et aurait continué jour et nuit si Monsieur le comte de La Touche n’eut insisté par trois fois à ce qu’elle fut retirée pendant la nuit.

Maisons et autres lieux de la ville d’Aigueperse visités par le comte de la Touche

     En conséquence, la garde a été retirée sur les onze heures du soir, et replacée le lendemain à quatre heures du matin. Ceci a été continué pendant tout le séjour en cette ville.

     Toutes les fois que Monsieur de la Touche est sorti de son hôtel, il était accompagné par une garde de huit hommes, commandée par un officier. Lorsque Monsieur le comte est allé au bois, il était accompagné par une garde de douze cavaliers de la bourgeoisie, l’épée nue à la main, et le commandant de la milice bourgeoise à la tête.

     Monsieur le comte s’est rendu au palais(5), les onze et douze, pour y faire les différentes adjudications des bois et autres revenus de son Altesse Sérénissime. Il est allé visiter le même jour l’église Saint-Louis, l’Hôtel de ville, l’Hôtel-Dieu et les maisons religieuses de Sainte-Claire et des Ursulines. Il était accompagné dans toutes ses visites par Monsieur le Maire et par toute la milice bourgeoise.

     Étant à l’Hôtel de ville, Monsieur le comte a bien voulu promettre à la ville les tableaux de leurs Altesses Sérénissimes, Monseigneur et Madame, pour être placés dans la salle d’assemblée des habitants.

     Le treize, Messieurs les officiers municipaux et la milice bourgeoise se sont rendus à la maison de Monsieur Salneuve, premier échevin, où avait été placé le corps de garde. Monsieur le comte de la Touche s’y est rendu et a exprimé le regret de ce qu’une indisposition l’avait empêché de se trouver au bal de la veille. Sa satisfaction de l’empressement des habitants l’a fait parcourir tous les rangs de la milice bourgeoise, saluant à gauche et à droite.

     L’heure du départ étant venue, Messieurs les officiers municipaux à la tête de la milice bourgeoise ont accompagné Monsieur le comte jusqu’à la dernière maison du faubourg de la Font-Barrat appelé Parmat [Palma ndlr] par où il sortait pour aller dans la Combraille. Il a bien voulu accorder l’honneur de ses portières [garde des portes de sa voiture ndlr] à un régiment de la milice à cheval qui l’a accompagné jusqu’en Combrailles.

Le comte de la Touche fut logé à l’hôtel Salneuve (139, Grande rue).

Le onze, la société bourgeoise avait donné un bal à l’hôtel de Monsieur le comte de la Touche, qui en a fait l’ouverture avec l’épouse de Monsieur le Maire.

     Le lendemain, douze [septembre ndlr], la société bourgeoise a député vers Monsieur le comte pour le prier de bien vouloir faire l’ouverture d’un autre bal, pour lequel il a du décliner l’invitation suite à une indisposition.

     Outre ces deux bals, il y a eu dans tous les quartiers de la ville danses et autres fêtes dans les différentes classes des habitants qui ont fait éclater en cette occasion leur joie et leur satisfaction.

     Monsieur le comte n’a pas dédaigné de les honorer un moment de sa présence et a bien voulu témoigner aux habitants combien il était sensible à leur empressement et à leur bonne volonté.

     Pendant les quatre jours que Monsieur le comte de la Touche a honoré cette ville de sa présence, il a été logé chez Monsieur Salneuve, premier échevin [maison Lem, 139, Grande rue, ndlr]. »

La lecture de document porte parfois à sourire tant les gens d’Aigueperse s’empressent autour de la personne du chancelier du duc d’Orléans.
Louis-Philippe II d’Orléans, futur Philippe-Égalité. Portrait par Charles Michel Geoffroy.
Ils paraissent bien obséquieux, jusqu’à lui imposer une garde armée qui ne le lâche pas une minute. La ville d’Aigueperse n’était pas dangereuse à ce point en 1788 !  Quant à vouloir montrer trop d’intérêt au comte, cela passe parfois pour de la flagornerie à l’égard d’une personne dont  la municipalité attend toujours la manne providentielle pour réaliser tels ou tels travaux. Il est aussi imaginable que certains officiers du baillage espèrent une promotion, afin de quitter ce petit palais de justice d’Aigueperse et travailler plus près de Son Altesse Sérénissime, par exemple en sa demeure parisienne qui n’est autre que le Palais Royal.
Le registre des délibérations municipales précise que l’intégralité des frais engagés lors de cette visite a été réglée par la « société bourgeoise ».
Ces dépenses s’élèvent tout de même à 419 livres 6 sols 9 deniers. Les plus gros postes de dépenses sont ceux de la nourriture, de la musique et de l’éclairage. Un ferblantier a travaillé cinq jours pour réparer et ajouter des « reverbaires », afin d’éclairer convenablement les rues. Une partie de ces réverbères ont été loués à Clermont et rendus après le départ du comte de la Touche.
Ces fêtes de septembre 1788 sont les dernières fêtes de l’Ancien Régime à Aigueperse. Il faudra attendre la grande fête de la Fédération du 14 juillet 1790 pour retrouver une atmosphère somme toute assez semblable à celle de 1788.
Olivier PARADIS
(1) La famille d’Orléans est toujours impliquée dans les grandes réalisations aiguepersoises : construction de l’hôpital, appelé ici Hôtel-Dieu, aménagement de la place d’Orléans, réparations du clocher, travaux sur la route de Vichy, etc.
(2) Cf. Olivier Paradis, L’Ecole royale militaire d’Effiat. Mémoire de maîtrise, Université de Clermont II, 1987.
(3) L’armement devait être un peu hétéroclite, avec beaucoup d’armes blanches, mais les fusils sont présents, car l’exposé des frais évoque l’achat de poudre.
(4) Registre des délibérations municipales, 1788. Archives municipales, mairie d’Aigueperse.
(5) Le « palais » désigne les locaux qui abritaient les tribunaux et cours du baillage. Ce « Palais de justice » était dans les murs de l’ancien palais des comtes, puis des ducs de Montpensier.

Article paru dans la revue Sparsae n°17, 1989, pp.10-15.
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