Pendant la période du confinement, l’Association culturelle d’Aigueperse et ses environs (ACAE) vous a proposé quelques pages tirées de ses publications sur l’histoire et le patrimoine de la région d’Aigueperse.
L’ACAE sera heureuse de recevoir des études, notes et documents autour des thèmes de l’histoire et du patrimoine d’Aigueperse et des communes environnantes.
Bonne lecture.

LE MÉGALITHE DE SAINT-GENÈS-DU-RETZ

De tous les monuments anciens que possède notre pays d’Aigueperse, le plus ancien témoin de l’implantation humaine est sans conteste, le mégalithe de Saint-Genès-du-Retz. Ce mégalithe en calcaire de Chaptuzat est dressé près de la voie ferrée Paris – Clermont, à quelque deux cents mètres à l’est de la route nationale 9 (voir plan de situation).

Cette pierre dressée s’inscrit dans la tradition mégalithique de la préhistoire. En l’absence d’éléments précis de datation, son installation remonte vraisemblablement au Néolithique (-5000 à -1800 ans avant Jésus-Christ) et plutôt au vu des résultats de fouilles en région Auvergne, au Néolithique moyen et final (-2800 à -1800 avant Jésus-Christ).  À cette époque, le passage de la culture des chasseurs-cueilleurs à la pratique de l’agriculture, a entraîné l’érection de nombreuses pierres à des fins diverses : les dolmens et les allées couvertes, restes de tombes autrefois recouvertes de terre, les fameux tumuli, mais aussi les cercles de pierres, enclos religieux, comme les cromlechs. Les mégalithes gardent une partie de leur secret, tant les raisons de leur mise en place sont nombreuses.

Généralement ces monuments sont le plus souvent attribués à des cultes de la fécondité, dressant contre le ciel et le temps, des masses de pierre que des centaines d’hommes, dirigés par des prêtres et des chefs, en sociétés organisées, ont implanté afin de marquer leur présence, au-delà de leur propre génération. Mais en plus du symbole, il est vraisemblable que ces pierres debout aient eu d’autres utilités que de pérenniser une action humaine en un temps donné. La taille de l’ombre portée est une indication précieuse sur l’inclinaison du soleil et, par là, sur le cycle des saisons. Il est évident, à partir du Néolithique, que les hommes ont eu besoin de connaître par avance les changements de saisons pour procéder aux semailles ou aux autres travaux agraires. Mais le mégalithe peut aussi être une borne, une limite de territoire ou un repère de trajet, ou la stèle commémorative d’une action passée ou d’un personnage remarquable. Il peut aussi être un axis mundi, un lieu sacré mettant en relation les puissances chtoniennes (de la terre) et célestes. Il est vrai que dans le cas de Saint-Genès-du-Retz, la forme particulière et originale de la pierre nous oblige à émettre d’autres hypothèses que la simple borne repère ou commémorative.

Une pierre à cinq faces

Les quatre faces latérales et la surface du mégalithe sont très différentes. Elles semblent donner l’apparence de posséder chacune une utilisation ou un intérêt particulier, différent d’une face à l’autre. Les hommes de la fin de la préhistoire avaient-ils travaillé cette roche afin qu’elle puisse répondre à des attentes distinctes ?

  • Face ouest : cette face du mégalithe présente l’échancrure du sommet qui fut, plus tard, transformée pour servir de base à une croix.

  • Faces nord et sud : ces vues mettent en évidence gouttières et cupules.

Face Nord

 

Face Sud
  • Face est : la surface est ici très plane et révèle à la fois des trous circulaires et de longues entailles verticales. Ces détails sont souvent caractéristiques d’un usage de la roche comme polissoir à outils.

Face Est
  • Vue de dessus : emplacement du socle de la croix qui a probablement fait disparaître une cupule. De part et d’autre, des « gouttières » devaient permettre à l’eau de la cupule supérieure de remplir les deux autres cupules inférieures.

    Dessus

À l’évidence, cette pierre n’avait pas seulement la valeur d’un simple menhir, elle n’en a d’ailleurs pas la forme. La cupule située sur sa face nord et les traces de rigoles sur le sommet semblent indiquer une pierre, non de sacrifice, mais de réceptacle d’eau de pluie, comme c’est le cas sur les rochers que l’on trouve sur presque tous les sommets d’Auvergne et d’ailleurs. Cette eau venue du ciel lors d’une pluie était considérée comme sacrée et son usage peut être lié à des fins rituelles ou thérapeutiques.

Le nom et la légende

Le nom actuel donné par la population locale de « pierre frite » est la déformation de « pierre fiche », c’est-à-dire de pierre fichée en terre. On trouve aussi pour d’autres mégalithes les termes de « pierre fichade », ou de « pierre plantade ». C’est un toponyme transmis par la tradition qui évoque bien l’origine non naturelle de cette implantation. La présence d’une cupule, l’ancienneté de la pierre, mais aussi la « démonisation » de tels lieux par l’Église catholique, font souvent que ces pierres sont considérées comme des lieux de sacrifices humains (comme la pierre du sang à Lachaux, Puy-de-Dôme), de cultes païens et démoniaques (par exemple la croix du bourreau à Craponne-sur-Arzon, Haute-Loire). Dans certains cas on rencontre le nom de « pierre du diable » ou de « rocher des fées » (la « tuile des fées » à Tailhac, Haute-Loire ; la « pierre Fade » à Saint-Étienne-des-Champs, Puy-de-Dôme). Parfois encore, le lieu est dénommé «  pierre couchade », si le mégalithe est couché. Le cadastre de 1855 de la commune de Saint-Genès indique le nom de pierre couchade à l’endroit du mégalithe. Cette pierre aurait-elle été renversée avant d’être redressée ? Le même cadastre évoque aussi la croix Saint-Jean, une indication révélatrice car Saint-Jean le baptiste a souvent été invoqué lors de « baptèmes » de lieux païens. À Saint-Genès, une large échancrure pratiquée en son sommet (voir vue de dessus) rappelle que ce mégalithe fut christianisé et surmonté d’une croix.

Lieu et fonctions

Nous savons qu’à l’époque néolithique, l’homme est très présent en Limagne d’Auvergne, en particulier sur les « hauts » de Limagne, sur les anciennes terrasses alluviales dont le sol est plus léger, constitué de sables et cailloutis, ou sur les versants des rebords de failles. Les parties basses, marécageuses, aux sols lourds, difficiles à travailler, sont utilisées pour la pacage des animaux domestiqués et pour la chasse. La présence de cette pierre levée dans un lieu légèrement surélevé, mais sans aucun indice d’occupation humaine dans les environs immédiats, permet de supposer que des populations installées sur les coteaux (Vensat, Chaptuzat, Montpensier) venaient précisément en cet endroit pour rendre un culte précis mais oublié. L’orientation de la pierre par rapport au lever du soleil aurait pu nous renseigner, mais nous ne savons pas si le déplacement du XIXe siècle a modifié ou non la position du mégalithe. Son épaisseur peut correspondre à l’épaisseur du ban dans lequel ce mégalithe fut extrait. Les plus proches zones d’extraction de cette roche sont situées au minimum à 3 km du lieu d’érection.

En plus de l’originalité de sa forme, le mégalithe de Saint-Genès-du-Retz est le seul sur un très large périmètre. Les plus proches sont au moins à 12 km de distance, celui de Davayat ou celui de Pessat-Villeneuve. Il est possible que certains ne soient pas encore identifiés[1] mais nous savons que nombre d’entre eux furent détruits par le clergé catholique afin de combattre les superstitions païennes. Très originale par sa forme et sa situation en pleine Limagne, le mégalithe de Saint-Genès-du-Retz est un véritable monument de l’histoire de l’Auvergne à découvrir, à mettre en valeur et à protéger.

Jean-Pierre MARLIAC et Olivier PARADIS.

Références bibliographiques

  • Les inédits de la préhistoire auvergnates, Clermont-Ferrand, musée Bargoin, 1983.
  • Surmely F., Mégalithes en Auvergne, Clermont-Ferrand, 1997.
  • Aymard A. et Charvilhat G., « Le menhir de Saint-Genès-du-Retz » in Revue anthropologique, Paris, 1913, pp. 241-242.
  • Bouscayrol R., Les mégalithes de la région riomoise, Clermont-Ferrand, 1986.
  • Frédix Claude, « La pierre sanglante », Bulletin de la Société historique et archéologique de Vichy, n° 71, Vichy, 1967.
  • Amblard Sylvie, Inventaire des mégalithes du Puy-de-Dôme, C.N.R.S., Paris, 1983.
[1] René Bouscayrol rapportait qu’à la fin des années 1960, un conducteur de travaux lui avait signalé au fond du fossé ouest de la RN 9 à hauteur de la limite avec le département de l’Allier, la présence d’une roche allongée, peut-être un menhir couché, renversé lors du nouveau tracé de la voie royale en ce lieu en 1734.
Article paru dans la revue Sparsae n°53, 2004, pp.51-56
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