L’Association culturelle d’Aigueperse et ses environs (ACAE) vous propose quelques pages tirées de ses publications sur l’histoire et le patrimoine de la région d’Aigueperse.
L’ACAE sera heureuse de recevoir des études, notes et documents autour des thèmes de l’histoire et du patrimoine d’Aigueperse et des communes environnantes.
Bonne lecture.

La création d’un vignoble au sommet de la butte de Montpensier

Eglise de Montpensier vue depuis la butte.
Disparu depuis longtemps, le château de Montpensier ne domine plus la Limagne. À partir de 1824, la butte est un communal, divisé en parcelles, dont certaines sont affermées pour l’exploitation du gypse. Dès 1848, la prospérité des carrières décline, les filons s’épuisent tout autant que les finances municipales de Montpensier. Michel Desaize, alors maire de la commune, fait cesser cette activité sur les lots concernés, car il ne trouve plus preneur. Progressivement, jusqu’en 1860, d’autres parties de la butte sont vouées à la pelle et à la pioche pour l’extraction de la pierre, de la terre jaune et du plâtre[1], laissant à l’abandon le reste de la zone.
La réhabilitation des anciennes carrières constituerait, de nos jours, une préoccupation écologique. Elle était un impératif économique à la fin du XIXe siècle. Quoi de plus vigoureux qu’un cep de vigne pour survivre dans de telles conditions et notamment sur des sols pauvres ! C’est ainsi que l’idée prend forme de remembrer l’ensemble du sommet de la butte pour y implanter un vignoble.
Monsieur Bourgeac, agent voyer du canton d’Aigueperse, dresse un nouveau plan cadastral de la butte. Il délimite ainsi 46 parcelles : 3 réservées à la commune, 28 plantées en vigne après adjudication avec un bail de 15 ans, et enfin 15, principalement sur le lieu-dit « les Chaves », avec un bail de 3 ans, en prés ou en céréales.

UN AFFERMAGE DU COMMUNAL, ACCOMPAGNÉ D’OBLIGATIONS POUR LES INFRASTRUCTURES DE LA BUTTE

En 1878, M. Jusseraud, maire de Montpensier, assisté de Messieurs Desbre, Levadoux et Thivat, membres du conseil municipal, décide de l’adjudication des lots avec bail à terme, par voie d’enchères et d’extinction des feux. Cette procédure est menée le dimanche 8 décembre 1878, à 14 heures, à la mairie par Me. Gabriel de La Codre, notaire à Aigueperse, et M. Antoine Collangette, receveur principal.
Le conseil en date du 20 novembre 1878 avait fait rédiger sur une feuille de papier au timbre de 1 franc 20 centimes, un cahier des charges selon lequel les 15 parcelles, sises au lieu-dit « les Chaves », sont divisées en deux catégories :
  • les lots n° 23, 24, 25, 29, 30 et 31 seront d’abord convertis en prés, puis devront être plantés en vignes en 1879 (en fait, seuls les lots 29 et 30 le seront) ;
  • les lots n° 26, 27, 28, 37, 38 39, 40, 41 et 42, sans charges pendant 2 ans, mais qui, après nivellement, devront être plantés en vigne en 1880 (le lot n°28 ne le sera pas).
L’adjudication, en présence du maire et des élus, fut un succès. Moyennant un regroupement de quelques lots non attribués dans une première enchère (voir tableau), toutes les parcelles furent, en effet, affermées, assurant à la commune un revenu non négligeable et, comme nous le verrons, une amélioration notable des infrastructures de la butte.
Après cette adjudication, tous les cultivateurs ainsi désignés doivent signer le cahier des charges rédigé selon les termes suivants :
« Par délibération du conseil municipal, cession d’août 1878, il a été décidé que : 
  • tout le reste de ce communal sera affermé pour 15 ans et pour être planté en vignes ;
  • que la portion dite des Chaves sera soigneusement nivelée par les adjudicataires sans aucun fermage pendant deux ans ;

    Bacholes auvergnates
  • la commission est autorisée à modifier la mise à prix et la durée du bail ainsi que le mode de culture ;
  • pour les parcelles 23, 24, 25, 29, 30 et 31, il ne sera fait d’autre nivellement que celui utile à former l’assiette du chemin circulaire tracé sur le plan que chaque adjudicataire devrait établir sur son lot et entretenir à ses frais ;
  • les adjudicataires des parcelles 26, 27, 28, 37, 38, 39, 40, 41, 42 (les Chaves) seront tenus de niveler, dès leur rentrée en jouissance et ce jusqu’en 1880, époque à laquelle lesdites parcelles devront être plantées en vigne. Pour ce travail, les fermiers, suivant l’avis du maire et du garde-cantonnier, devront se concéder mutuellement et gratuitement la terre nécessaire pour combler les excavations ;
  • les adjudicataires devront choisir le cépage que l’expérience des voisins a démontré le mieux convenir au sol tel que le « gros lyonnais » (gamay beaujolais ?), planter dans un carré de 87 cm deux maillous un peu espacé l’un de l’autre, laisser un mètre de séparation entre chaque lot, donner en temps et saison, au moins trois façons par an, à la pioche (le « fessou ») ou à la bêche, détruire tout chiendent ou mauvaise herbe, tailler, échalasser (pose de tuteurs pour maintenir le cep), émandroner (enlever des repousses au pied du cep) et relever ;
  • Ne devra être planté dans la vigne aucun arbre forestier, si ce n’est quelque pêcher ou amandier ou poirier en quenouille, cultivé en bon père de famille et en bon vigneron soigneux et vigilant ;
  • Les adjudicataires devront respecter la largeur du chemin circulaire qui est de 2 à 3 mètres ainsi que la retraite (parking) pour faciliter le stationnement, le chargement et le mouvement des voitures. Une première retraite est tracée sur le numéro 36 du plan, une seconde sur les numéros 20 et 31, une troisième sur les numéros 23 et 24 et une dernière sur les numéros 39 et 41 ; ne planter qu’à 50 cm du chemin de la retraite ;
  • Chaque parcelle est délimitée par des piquets qui devront être remplacés par des bornes en pierre en présence du garde, aux frais de l’adjudicataire ;
  • Le sommet de la butte, partie réservée d’une superficie de 20 ares et 5 centiares, devra toujours rester intacte ;
  • L’arbre aubépine qui limite le sentier, sur la parcelle n°32, ainsi que le tertre qui borde le numéro 31 seront respectés dans l’état ;
  • La parcelle 36 conserve sa fonction actuelle pour l’usage exclusif des habitants (terre à bâtir) ;
  • Les adjudicataires n’auront droit à aucune indemnité ni à une diminution du prix de leur fermage pour cause de grêle, gelée, sécheresse, inondation, éboulement ou coulures et autre cas prévu et imprévu. »
Ni château médiéval, ni carrières de gypse, ni vignes aujourd’hui au sommet de la butte de Montpensier. Mais le point de vue sur la plaine de Limagne subsiste.
Cette location pour quinze années avait donc pour échéance la fin de l’année 1893. Mais c’était en pleine crise du phylloxéra et le renouvellement de tels baux imposant la culture de la vigne devint, dès lors, impossible.
L’un des derniers vignerons de Montpensier tire une chopine de son vin.
Cette tentative de développement de la vigne sur la butte de Montpensier fut, bien sûr, fortement mise à mal par ce fléau. Certains vignerons replantèrent malgré ce choc, lui-même suivi  de ceux de la guerre 14-18, puis de l’exode rural. Le vignoble se réduisit à la portion congrue pour quasiment disparaître de la butte après la seconde guerre mondiale.
Montpensier ne serait décidément pas un « Côte d’Auvergne ». Malgré tout, cette adjudication accompagnée de ces obligations de nivellement des carrières et de création d’un chemin circulaire, eut un impact important et durable sur les infrastructures de la butte. Cette zone n’avait-elle pas été bouleversée d’abord par la destruction du château, au XVIIe siècle, puis par le creusement de ces carrières de matériaux de construction. Les résidences qui s’alignent maintenant sur les pentes de Montpensier et profitent de la magnifique vue sur la Limagne, la chaîne des Dômes et les monts du Forez, bénéficient sans nul doute de la remise en état de cette butte financée par les vignerons de la commune vers 1880. Grâce au travail de nivellement prévu par le cahier des charges et par l’entretien des terres, le paysage de la butte s’est ainsi modifié avec une ascension concentrique qui en modèle le paysage.
Le travail de la vigne n’était pas simple sur cette butte !  Faire travailler un cheval sur de telles pentes pouvait s’avérer délicat, surtout lorsque le terrain, argileux, était humide et que l’animal risquait de glisser et de s’affoler en perdant pied. Parfois, avec sa hotte, le viticulteur remontait la terre du plus bas au plus haut, rang après rang. Plus tard, tout le monde se mit au motoculteur dont il fallait toujours bien agripper les poignées pour maintenir la machine dans l’axe des rangées. La mécanisation n’empêcha pas la pénibilité du travail. Les vignes étaient alors constituées d’alignements d’échalas et non de treilles sur fils de fer. Au total, le prix du vin de Montpensier n’arriva pas, dans la seconde moitié du XXe siècle, à justifier des conditions de travail aussi difficiles et pénibles. Fernand Raynaud, l’humoriste du quartier de l’Oradou à Clermont, qui, au début de sa carrière, se présentait souvent portant son bousset[2], aurait pu dire  « ça eut payé, mais ça paye plus ! ».
Le bousset, fidèle compagnon du vigneron auvergnat.
Les pavillons d’habitation remplacèrent peu à peu les anciens vignobles, même ceux replantés en variétés résistantes après la crise du phylloxéra. D’autres vignes, abandonnées après la crise, devinrent des prés. Seul le sommet de la butte, appartenant à la commune et n’ayant pas été affermé aux enchères de 1875 et 1878, est resté intact. Deux tables d’orientation (au sud-ouest et  au nord) occupent maintenant ce splendide emplacement.
Pascal BOSSARON & Michel DEBATISSE
[1] Voir à ce sujet le n° 49 de Sparsae, sur le thème : Montpensier, petite histoire d’un village au grand nom paru au 1er semestre 2002. Lire notamment l’article de Nadine Moulin, « Montpensier et ses carrières de plâtre », pp. 25-32.
[2]  Petit tonneau à anse contenant la boisson pour la journée du vigneron (voir photo).

Extraits d’un article paru dans la revue Sparsae n°55, 2005, pp.5-10.
Voir thèmes et sommaire du n°55 sur ce site.