La cérémonie de changement d’appellation de la caserne de gendarmerie de proximité d’Aigueperse, au nom du Résistant mort en déportation, le gendarme Jean Veyssières, s’est tenue vendredi 21 novembre 2025.

De g. à dr. : colonel François Moulin, Éric Gold, sénateur du Puy-de-Dôme, Pascale Rodrigo, sous-préfète de Riom,  Luc Chapus, maire d’Aigueperse, Karina Monnet, conseillère départementale du Puy-de-Dôme.

Une plaque fut dévoilée par Madame Pascale Rodrigo, sous-préfète de Riom, le colonel François Moulin, commandant le groupement départemental de gendarmerie du Puy-de-Dôme et par les membres des familles de Jean Veyssières et des réfugiés juifs dont les parents durent leur survie à l’alerte qui leur fut donnée par le gendarme Veyssières, les prévenant d’une rafle imminente par la Gestapo.

Dévoilement de la plaque.
Lever des couleurs devant la gendarmerie, honneurs militaires et chant des partisans par les enfants des écoles et lâcher de colombes.
Photo en bas à g. : pendant la cérémonie M. Alexandre Riocourt, Mme Anne-Marie Riocourt, M. Yoram Loeb, Mme Annie Dureuil.

DISCOURS PRONONCÉ PAR M. JEAN-CLAUDE LAMAZIÈRE LORS DE LA CÉRÉMONIE DU 21 NOVEMBRE 2025

Jean Veyssières, gendarme,  Résistant d’Aigueperse, mort en déportation
Un homme ordinaire
J.Cl. Lamazière
On ne naît pas héros, on le devient par la réaction que l’on a face à l’inadmissible, à la négation du concept d’humanité,  à la persécution étatique orchestrée, à l’infamie érigée en idéologie politique.
Jean Veyssières n’est pas né héros mais fils d’agriculteur dans le bourg de Saint-Sauves-d’Auvergne, dans les Monts Dore, en 1898. Il est éduqué et instruit dans le cadre des valeurs républicaines. Mobilisé durant la Première Guerre mondiale, il connaît les horreurs du combat. Il en sort blessé, décoré par la Nation française. Il opte au sortir de la guerre pour la gendarmerie à cheval, à l’école de Toul. Peut-être les conséquences du lien entre l’homme et le cheval dans le monde rural ? Lien aujourd’hui disparu. Puis il est affecté en Limousin, enfin en Auvergne. Il arrive ainsi en 1937 avec son épouse à la caserne de gendarmerie d’Aigueperse, située alors Grand Rue.
Et l’homme ordinaire devient extraordinaire : 1943-44
Jean Veysières fait partie de ces gendarmes qui ont choisi la voie de la Résistance au péril de leur vie. Alors que certains restent alors dans un prudent silence et une obéissance à la hiérarchie, alors que d’autres  se déshonorent en empruntant la voie facile de la Collaboration  avec l’Occupant et le Régime de Pétain en se livrant à des rafles ou en venant à l’aide de l’armée allemande ou de la Gestapo. Lui, s’engage dans la clandestinité combattante tout en restant gendarme d’Aigueperse.  Au sein de la zone 18 Nord des FFI du Puy-de-Dôme, sous les ordres de René Favier, dit commandant Montpensier. Fidèle à une France républicaine, démocratique, humaniste,  qu’incarnent le général de Gaulle et les réseaux de Résistance.
Cet engagement, c’est d’abord un engagement militaire pour approvisionner son réseau en munitions et carburants au cours d’actions ponctuelles à Aigueperse même.
C’est aussi un rôle d’informateur des lieux où les Allemands effectuent des contrôles, sa place de gendarme lui permettant d’accéder à des communications de l’ennemi.
Cet engagement, c’est aussi ce billet anonyme prévenant une famille juive, les Loeb,  installée à Aigueperse, de l’imminence de son arrestation par la Gestapo. La famille fuit, Jean Veyssières l’a sauvée. Ce billet, que nous avons découvert, est-il le seul qu’ait émis Jean ? Il est fort probable que non, que d’autres familles juives de notre canton aient été sauvées par le courage du gendarme. Mais ce courage met Jean Veyssières en grand danger. Sans doute l’a-t-il intégré, admis, au regard des valeurs que la Résistance incarne. Il est devenu un héros de la République, des valeurs humanistes et démocratiques, de l’honneur.
La chute et la fin de la vie d’un héros :
Le 8 mai 1944, une importante rafle basée sur des dénonciations est menée à Artonne, Thuret,  Aigueperse. Jean Veyssières est arrêté devant la caserne de gendarmerie. Incarcéré tout d’abord à la prison de Moulins, puis à Compiègne, il est déporté le 15 juillet 1944 vers le monstrueux camp de Neuengamme, non loin de Hambourg, camp souvent mal connu, mais qui s’est avéré, avec ses camps satellites, une monstrueuse structure nazie d’esclavagisme économique et de mise à mort par le travail forcé, la maladie, les brutalités, les privations.
Comme presque 60% des esclaves de Neuengamme il ne reviendra pas de déportation. Jean Veyssière décède à Neuengamme durant l’hiver 1944-45.
René Favier, maire d’Aigueperse,  dès 1946, le reconnaît comme membre de son réseau, il authentifie ainsi son statut de Résistant au cours de la longue instruction administrative nationale mise en place pour officialiser ce titre honorifique.
La Légion d’Honneur lui est remise à titre posthume en 1950.
Sa femme pourra ainsi toucher une pension.
Puis, comme pour de nombreux Résistants, son nom, ses actes sortent quelque peu de la mémoire collective, nous sommes alors dans une France qui veut passer à autre chose et donc, indirectement, sans se l’avouer, oublier.
Simone Weil disait…. « La France ne voulait pas entendre et nous ne voulions pas parler. »
Certes, une plaque est apposée contre un mur de la gendarmerie, mais elle reste confidentielle, à usage interne ; certes une rue « périphérique » d’Aigueperse prend son nom dans les années 1990, mais l’information n’est pas véritablement communiquée à la population. On ne sait plus alors qui fut Jean Veyssières.
Il a fallu que la promotion des élèves sous-officiers de gendarmerie de Montluçon prenne le nom de Jean Veyssières et célèbre ce baptême en janvier 2024, lors d’une prise d’armes à Aigueperse,  pour que l’Association culturelle d’Aigueperse et ses environs (ACAE) entreprenne un travail de recherche historique destiné à connaître et faire connaître ce Résistant.
Ainsi, entre conférence et numéro spécial de la revue Sparsae, l’image de ce gendarme héroïque a pu retrouver toute sa place dans la mémoire collective des Aiguepersois, des Auvergnats.
Aujourd’hui, par le dévoilement de cette plaque qui associe l’actuelle gendarmerie et le Résistant martyr, nous arrivons enfin à une entrée officielle de Jean Veyssières dans notre mémoire collective, dans l’aréopage des grands hommes et grandes femmes de la Résistance française, de la République française.
Dévoilement de la plaque
Et maintenant ??
Que doit-il rester de Jean Veyssières ?
Pas seulement une image historique d’un homme qui fut, pas seulement un nom de plus dans l’historiographie de la France.
Jean Veyssières s’est battu pour une idée, pour une société démocratique ; il s’est sacrifié pour que plus jamais l’ignominie ne triomphe. Vivre en 2025 nécessite une assimilation de son héroïsme, il est mort pour nous.
Jean Veyssières doit être un phare dans notre monde des années 2020, où intolérance, tentations totalitaires, dénis des droits de l’Homme, agressions territoriales se font plus nombreux, plus virulents.
Demandons-nous… Que dirait Jean Veyssières de la tragique croissance de l’antisémitisme en France : tags, profanations,  intimidations, violences physiques, importation sur le territoire national, par un parti politique, des conflits du Moyen-Orient conduisant à un obscène amalgame entre antisionisme et antisémitisme ? Nos concitoyens juifs ont à nouveau peur, nombre d’entre eux songent à quitter la France où l’on peut à nouveau entendre s’exprimer le venin antisémite.
Le message de Jean Veyssières est clair : seule la pratique républicaine, laïque, démocratique, humaniste permet à une société le vivre ensemble dans le cadre de notre devise nationale, Liberté, Egalité, Fraternité.
Il ne faut pas que Jean Veyssières ait donné sa vie pour que, 80 années plus tard,  son engagement total, son héroïsme absolu disparaisse de la pratique politique et sociétale. Que son visage, son nom, sur une plaque sculptés nous inspire…
Voici, sans doute le combat d’aujourd’hui et de demain.
Alors, retroussons-nous les manches.
Jean-Claude Lamazière

DISCOURS PRONONCÉ PAR M. YORAM LOEB LORS DE LA CÉRÉMONIE DU 21 NOVEMBRE 2025

Mesdames, Messieurs,
Je souhaite commencer par excuser mon père qui n’a pu être présent aujourd’hui, mais qui m’a aidé à rédiger ce discours et qui, je suis sûr, est avec nous par la pensée.
Je me présente devant vous, ici à Aigueperse, près de 85 années après l’arrivée dans cette ville de mes grands-parents, mon oncle et mon père. Cette ville et certains de ses habitants ont eu un impact déterminant sur la destinée de ma famille. Nous sommes une famille juive originaire d’Alsace.Mon grand-père, Arthur Loeb, fut mobilisé au service de l’armée française lors de la drôle de guerre. Suite à la débâcle, et en raison de la politique d’exclusion menée par les autorités allemandes, ma grand-mère Fanny n’a eu d’autre choix que de fuir vers l’ouest, vers l’intérieur. On peut imaginer les conditions de cet exode avec deux enfants de 4 et 9 ans. Après la démobilisation de mon grand-père, et malgré le désordre ambiant, mes grands-parents ont su se retrouver et ont décidé de se regrouper ici même, auprès de la famille de ma grand-mère Fanny Loeb, née Wolff.
En effet, son cousin André Wolff était déjà installé à Aigueperse et occupait le poste de gérant de la « Coopérative », en fait la société privée de commerce de grains de la famille Jourdan. Mon grand-père y fut embauché comme ouvrier. J’en profite pour rappeler ici que M. André Jourdan est, depuis 1988, reconnu comme Juste parmi les nations.
Yoram Loeb
Mon père est donc arrivé à l’âge de 4 ans. Malgré son jeune âge et un langage mélangeant alsacien et français, Madame Mavel, institutrice, décida de lui mettre un pied à l’étrier de l’école républicaine. Cet essai fut une réussite et amena mon père à de grandes études, jusqu’à l’École centrale de Paris, puis à une carrière dans la sidérurgie. Mon père profita pendant trois ans des bancs de l’école d’Aigueperse.
Mon père a toujours pris soin de nous transmettre son histoire et les événements qui ont marqué cette jeunesse particulière. Il nous a parlé des différentes étapes de son exode, de la nécessité de se cacher, des pertes, des Allemands, des déceptions… Mais on peut trouver, dans ses anecdotes, dans cette période sombre, des « lumières », de l’espoir : un maire résistant, un maquis protecteur, des gens qui aident, et la lettre.
La lettre, c’est celle qui a entraîné le départ de ma famille de la ville d’Aigueperse. La lettre, c’est une histoire que j’ai entendue aussi loin que ma mémoire puisse aller. La lettre, c’est celle qui a sauvé ma famille. Une lettre anonyme, reçue par mes grands-parents pour les avertir d’un danger imminent. Une lettre que ma grand-mère a gardée au plus près d’elle, dans son sac à main, et que mon père a finalement retrouvée après son décès. Plus qu’une histoire, c’est une réalité.
Le temps passant, mon père, soucieux de transmettre, a fourni une copie de cette dernière à chacun de mes frères et sœurs : cette lettre adressée à mon grand-père, longtemps restée anonyme, arrivée le 16 novembre 1943, et dont je peux vous lire le texte salvateur :
« Monsieur,
La Gestapo doit venir vous arrêter sous peu. Partez avec votre famille, un bon conseil, et ne faites pas trop de bruit. Ne perdez pas trop de temps.
Une personne qui ne vous veut pas de mal. »
Mes grands-parents ont pris très au sérieux cet avertissement et sont partis.
Le temps a passé, la guerre a pris fin, ma famille est retournée en Alsace, la vie a repris ses droits. Mon oncle est parti aux États-Unis, mes grands-parents ont eu une fille, ma tante Martine. Les trois frères et sœurs se sont mariés et ont eu des enfants… dont je fais partie.
Mon père, sa carrière finie, amateur d’histoire, le temps libéré, s’est mis à rédiger ses mémoires. Curieux et soucieux des détails, il a entrepris de vérifier et de confirmer ses nombreux souvenirs d’enfance. En 2019, il a eu l’idée de contacter la mairie d’Aigueperse, notamment au sujet de cette institutrice, Mme Mavel, qui lui avait donné sa chance il y a si longtemps. De fil en aiguille, mon père a été mis en contact avec l’ACAE et M. Debatisse, avec lequel il a pu échanger au sujet de cette lettre et de son expéditeur inconnu.
Ainsi, le lien sera fait en 2023, l’auteur identifié et confirmé par analyse graphologique menée par un expert auprès de la Cour d’appel de Riom : il s’agit de Jean Veyssières. C’est bien lui que nous honorons aujourd’hui : cet homme, ce gendarme, ce Résistant, arrêté lors de la rafle du 8 mai 1944 et mort en déportation.
Dans le Talmud regroupant les lois orales du judaïsme, il est écrit : « Qui sauve un homme sauve le monde. » Il s’agit ici de sanctifier la valeur de la vie et de celui qui la protège. Le gendarme Veyssières a sauvé mon monde, il a sauvé notre monde, celui de mes grands-parents, de mon père, de mon oncle, de ma tante, de mes frères, de ma sœur, de mes cousins et cousines, neveux et nièces, et, bien sûr, de mes propres filles. Quarante descendants Loeb actuellement en vie la doivent à son héroïsme.
Mon petit frère et son épouse ont eu le bonheur de devenir parents en juillet dernier : un garçon. La tradition familiale de ma belle-sœur prévoit que le premier garçon reçoive en troisième prénom le prénom du grand-père paternel, pour l’honorer, lui et sa famille, que le grand-père en question soit vivant ou non. Chez les Loeb, nous avons des traditions comparables, mais il est hors de question d’attribuer le prénom d’une personne encore vivante. Et, fort heureusement, mon père est bien vivant et a eu la joie de voir naître ce nouveau petit-fils.
Quid du troisième prénom à donner à ce nouveau-né ? Mon frère Avi et son épouse Danaé ont eu une merveilleuse idée. Comment mieux rappeler la famille Loeb que d’honorer celui qui l’a sauvée ? Ainsi, mon neveu James a hérité du prénom « Jean », donnant une certaine forme de descendance à notre sauveur.
À titre personnel, je vois un lien évident entre ce choix de prénom et l’événement d’aujourd’hui. Renommer la caserne, rappeler le nom de cet homme, l’honorer, c’est inscrire dans l’avenir son courage et ses valeurs.
Merci, Jean Veyssières, pour votre courage, pour vos actes.
Merci à vous tous, qui êtes présents aujourd’hui pour l’honorer.
Yoram Loeb

Sous la halle aux blés, à partir de 10h, discours en mémoire de Jean Veyssières.
Les orateurs (de g. à dr.) : colonel François Moulin, Mme Pascale Rodrigo, M. Jean-Claude Lamazière, M. Yoram Loeb, M. Olivier Paradis.
Au 1er rang de l’assistance : Mme Anne-Marie Riocourt, Mme Annie Dureuil, Mme Danièle Weill-Wolf.

BIBLIOGRAPHIE

  • LAMAZIÈRE (Jean-Claude), « Jean Veyssières (1898-1945), image emblématique de la Résistance et de la Déportation », Sparsae, n°95, 2025, pp.19-38.
  • DEBATISSE (Michel), « 1940-1944 – des actes de courage méconnus à Aigueperse, Effiat et Espinasse », Sparsae, n°83, 2019, pp.55-84.
  • DEBATISSE (Michel), « 1940-1944 – des actes de courage méconnus à Aigueperse, Gannat, Neuvial : complément d’enquête », Sparsae, n°88, 2021, pp.51-62.

23 novembre 2025
Photos (cliquer sur les photos pour les agrandir en plein écran) : Sparsae