En 63 av. JC, Cicéron s’exclamait « quelle époque, quels mœurs ! ». On pourrait sans doute s’en inspirer. Comme beaucoup d’autres petites villes, Aigueperse vient discrètement de tourner une page de son histoire : sa dernière épicerie, récemment fermée, vient de voir ses dernières traces s’évanouir.

Vendredi 8 février 2019, au numéro 105 de la Grande-rue, face à l’église, le Petit Casino vient de disparaître du panorama de la Grande rue.

Vendredi 8 février 2019 – Les dernières traces du Petit Casino disparaissent (photo Sparsae).

 

Cette épicerie qui avait réussi à survivre aux attaques d’armées de supérettes, de  supermarchés, d’hypermarchés et autres Drive-In, allait avoir 100 ans en 2020.

Cette petite succursale, créée en 1920, avait tenu bon.

Hélas, c’est au moment des vacances d’été 2018 que la décision brutale de fermer le magasin fut prise par le siège stéphanois du grand groupe de distribution.

PRES D’UN SIECLE D’HISTOIRE AIGUEPERSOISE*

Cet emplacement du n°105 était voué à l’alimentation depuis la fin du XIXe siècle.

En 1894, alors que la route nationale traversait encore la ville, L’Épicerie parisienne de Pierre Alexandre BOURBONNAIS est déjà signalée à cette adresse. D’après une facture de 1903, il y faisait aussi commerce de vins en gros, demi-gros et détail. On retrouve encore sa trace en 1908, puis, sur une autre facture datée de 1917, cette boutique est toujours là, au nom de BOURBONNAIS-GIRBON, car il avait épousé Marie-Alphonsine GIRBON. Alexandre Bourbonnais décèda, âgé de 61 ans, en 1923.

LA SUCCURSALE N°214

C’est en 1920 que fut créée la succursale Casino n°214. Nous n’avons pas retrouvé trace des noms des gérants des premières années.

Une annonce sur un bulletin local daté de 1923, vantait « le fondant Casino », un “délicieux” chocolat à croquer fabriqué dans les usines de la marque.

À l’exemple des magasins du Caïffa, un catalogue à primes fut édité au cours de l’hiver 1927-1928. Des timbres récompensaient la fidélité des clients qui, lorsqu’ils en accumulaient suffisamment, choisissaient, en cadeau, qui un service à vaisselle, qui du linge de maison ou des ustensiles de cuisine. De tels catalogues continuaient d’être distribués à Aigueperse au début des années 2000.

La chaîne de succursales Casino mit l’accent, en 1933, sur « le meilleur prix » garanti pour ses conserves, vins fins, liqueurs et tout ce qui concernait l’épicerie.

Jean JUTIER et son épouse Louise TARDIF tinrent ce magasin à partir de 1935. Ils y restèrent pendant 25 ans, jusqu’en 1960. Dès 1950, Georges Jutier, leur fils né en 1926, les secondait et effectuait des livraisons avec un triporteur à pédales, en ville et même jusqu’à Montpensier et Chaptuzat. Les commandes des clients étaient placées dans un caisson à l’avant du véhicule. Leurs tournées en fourgonnette desservaient aussi les communes environnantes et ceci jusqu’à Thuret.

Jacques LAMBERT et son épouse Yvonne, née DAJOUX, arrivèrent le 28 avril 1968 dans un Petit Casino de 24 mètres carrés seulement. Les Aiguepersois étaient nombreux à s’y approvisionner et à patienter dans la queue à la caisse, en bavardant avec les autres clients. La famille Lambert faisait, cette année là, ce que l’on nommait encore de la « réclame » avec une annonce d’une Grande nuit dansante. Leur magasin connut trois agrandissements jusqu’à atteindre… 84 mètres carrés.

Pour cause de santé, ils durent cesser leur activité le 18 mai 1994 et furent remplacés par M. REVILLIER et son épouse Bernadette, qui restèrent quatre ans au 105 Grande–rue.

Dès mars 1998, Guy et Marie-Thérèse VIOU prirent en charge la gérance et terminèrent leur carrière à Aigueperse le 31 janvier 2007.

A partir du 2 février 2007, Brigitte BIGAUD gèra seule avec beaucoup de rigueur et d’humanisme, le Petit Casino, dernier magasin d’alimentation d’Aigueperse encore ouvert sur la Grande-rue. Après son départ, le commerce fut encore tenu quelques mois par Anne-Marie FRANCK jusqu’à sa fermeture définitive en 2018.

Notons ici que la modernisation du plafond du magasin avait caché à la vue de la clientèle une série de magnifiques et hautes croisées d’ogives. La situation de l’immeuble, face à la collégiale Notre-Dame d’Aigueperse, laisse penser que ce magasin fut installé dans ce qui était, sans doute, la salle où se réunissait le chapitre de Notre-Dame avant la Révolution. Un plancher, placé à mi-hauteur, a transformé, depuis des décennies, ce bel ensemble.

Au début du XXème siècle, plus d’une trentaine d’épiceries furent dénombrées en ville, certaines, il faut bien l’avouer, faisant également office de buvette (elles-mêmes nombreuses), d’autres de mercerie, etc. C’était l’époque des marchés hebdomadaires et des foires mensuelles très animées qui attiraient les habitants de nombreuses communes voisines et les voyageurs de la RN9 qui, à l’époque, traversait encore la ville.

En-dehors des indépendantes qui étaient les plus nombreuses, il y eut aussi des épiceries succursalistes, Casino, FamilistèreEconomat-du-Centre. Aigueperse eut aussi son Caïffa (Au planteur de Caïffa) au n°197 de la Grande rue jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Depuis 2018, plus aucune épicerie en ville. Ainsi vont les choses… Plus de beau banc de fruits et légumes aux couleurs vives qui illuminent la ville (lors de leurs inspections ponctuelles, les maisons à succursales multiples étaient très attentives à ce que ce banc soit bien rempli et le plus attractif possible).

Delenda est Carthago il fallait détruire Carthage, Carthage allait être détruite … Carthage EST détruite.

O tempora, o mores !


Texte : M. Debatisse ; illustrations : arch. Sparsae.
* Ce texte s’inspire largement de l’article de M. Cavatz et D. Crochet, « CENT ANS DE COMMERCE ET D’ARTISANAT À AIGUEPERSE : Que sont nos épiciers devenus ? », Sparsae n°69, 2012, pp.33-65.